Chronique: À l’écoute

Jeudi matin, mauvaise humeur. J’avais oublié de régler mon réveil hier soir, il a fallu que je me dépêche pour ne pas être en retard pour l’école (je suis étudiante en journalisme). Je me suis précipité dans le métro au Pigalle, dans la rame bondée, avant de découvrir en fouillant dans mes poches que j’avais oublié mes écouteurs sur la table à manger. Grosse erreur. Pas d’écouteurs, pas de Bach. Je commence toujours mes jours avec Bach. Certains font du yoga, d’autres boivent du jus de cèleri, moi j’écoute la musique classique. Comme l’a dit le danseur Jean Babilée, commencer la journée avec Bach est une sorte de mise en ordre de l’intérieur physique et mental. Commencer la journée dans un dialogue entre le corps et l’esprit, c’est la commencer en force.

Ce jour risque donc de commencer mal. Je me retrouve coincée entre une femme aux cheveux bouclés qui fouille vigoureusement dans son sac à la recherche de son téléphone portable avant de le coller à l’oreille et un type qui écoute de la musique si fort dans ses écouteurs qu’on l’entend dans un rayon d’un mètre. Entre la femme qui bavarde et la radio ambulante, Je me concentre plutôt sur l’homme, qui semble serein malgré le chaos qui l’entoure. Il a l’air jeune, peut-être dans la vingtaine, il porte une chemise bleue, un sweatshirt à capuche noir, des jeans foncés et des converses rouges. Je le regarde ouvertement, sans scrupule Dans une telle proximité intime, l’ennui et la curiosité se présentent de la même façon, dans le regard inébranlable qui se fixe sur un point précis. J’espionne avec les oreilles, j’essaie d’entendre la musique qui s’échappe de ses écouteurs mais il y a trop de bruit autour de nous pour en distinguer les caractéristiques ; entre le grondement du moteur et le claquement périodique des portes automatiques qui s’ouvrent, seule une basse rythmique régulière peut être distinguée. Plus je l’écoute, moins j’entends les autres bruits. Je suis impliquée. Cette cadence qui s’infiltre dans la sphère publique que nous partageons me rend complice de son écoute. Comment peut-il ne pas être conscient de l’atteinte que je porte à son intimité ? De l’atteinte que lui aussi, il porte aux autres qui l’entourent, à la femme toujours au téléphone qui roule les yeux, à la vieille dame assise dans le coin qui soupire de façon audible derrière son masque, elle semble si fragile, oubliée sur sa chaise. Vous, la jeunesse, elle doit se dire, avec vos corps forts, qui résistent, profitez en pendant que vous avez encore du temps.

Comme s’il avait entendu mes pensées, l’homme augmente le volume. Une mélodie s’introduit dans l’espace sonore, assez forte pour que même la femme au téléphone s’arrête à mi- phrase, lui jetant un regard sévère par-dessus son masque. Mais il ne nous regarde pas une fois. Pour lui, nous sommes invisibles, des fantômes au corps tangibles qui n’induisent qu’un soupçon de reconnaissance chaque fois que le métro s’arrête et qu’il est obligé de lever légèrement la main pour s’excuser d’avoir cogné son sac contre mes genoux. Il est ailleurs, loin d’ici, ses yeux sont fixés sur l’affiche qui promeut une application pour les rencontres amoureuses pourtant ce qu’il voit n’appartient que à lui. Pourquoi écoute-t-il la musique ? Pour oublier ou pour se souvenir ? Pour être transporté ailleurs, pour rêver debout, les yeux ouverts ? Pour glisser sur le sol, danser quand les autres marchent ? Quel est son rapport avec la vie ? La musique, ça parle, mais à qui ? À quoi ? Aux émotions, au corps, à l’âme, à Dieu ? À toi, à moi, ici, sur la ligne 12, la musique s’échappe des oreilles auxquelles elle était destinée, elle brise quelque chose dans la monotonie, elle envahit, elle frustre, elle intrigue, elle se distingue des bruits quotidiens des machines, elle provoque des digressions, elle nous amène ailleurs, ailleurs, ailleurs…

Plus d’un an qu’un ennemi invisible nous assaille. Il est malin, ce virus, il se transforme en franchissant les frontières en de multiples variantes comme on crée des variations de musique à partir d’un thème. Où pouvons-nous nous échapper ? Il n’y a aucun territoire qui ne soit pas à risque ; physiquement, fuir, c’est impossible.  Et donc nous aussi on s’adapte, on s’habitue aux salutations sans bises, au vide sur les terrasses et au silence dans les salles de concerts. La vie se déroule entre deux mouvements dans un état de suspens, pendant lequel on rêve en attendant que le chef d’orchestre prenne sa baguette. Parce que rêver, c’est la seule liberté qui nous reste et dont personne ne peut nous en priver. L’homme qui écoute sa musique à huit heures du matin, il a raison de se perdre dans le rythme et se laisse transporter, beau début à ce jour qui ne sera qu’une copie carbone du précédent.

La mélodie se construit dans ma tête. Je ne l’écoute plus. Comme je suis contente, d’avoir la chance d’échapper, même brièvement, au stress du rush du matin, à la chaleur croissante dans la rame, aux visages des gens sans sourire, à l’odeur douteuse de la sueur et de la fatigue.

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